Le 12 août 2026 restera gravé dans nos mémoires. Assister à une éclipse de Soleil (à près de 93 % d’occultation autour de notre atelier du Jura !) est une expérience rare. En tant que passionnés de photographie alternative, nous avions une obsession : capturer ce phénomène astronomique en utilisant la technique du cyanotype. Mais comment figer un événement cosmique de quelques minutes avec un procédé chimique réputé pour sa lenteur ? Voici les coulisses de notre projet fou et comment nous avons fabriqué notre propre appareil photo solaire.
Appareil photo DIY compatible avec un papier cyanotype, pour photographier l’éclipse du 12 août 2026
Le principe du cyanotype : peindre avec le Soleil
Pour les novices qui nous lisent, un petit rappel s’impose. Le cyanotype est un procédé photographique monochrome inventé au 19ème siècle. Il repose sur un mélange de deux sels de fer (le citrate d’ammonium ferrique et le ferricyanure de potassium). Appliquée sur une feuille de papier, cette chimie devient photosensible. Lorsqu’elle est exposée aux rayons ultraviolets (UV) du Soleil, une réaction opère. Après un simple rinçage à l’eau, les zones exposées se révèlent dans un magnifique et profond bleu de Prusse. C’est l’essence même de la photographie : écrire avec la lumière.
Le rinçage est l’étape clef où se révèle le bleu de Prusse du cyanotype
Pourquoi le sténopé était voué à l’échec pour cette éclipse
Le cyanotype est très souvent utilisé comme une technique de photogramme, ou photographie contact : l’objet à immortaliser est posé directement sur le papier photosensible. Bien sûr, pour capter l’image d’un objet distant (dans notre cas, le Soleil caché par la Lune), pas question d’utiliser cette méthode ! Il fallait donc concevoir un appareil photo adapté au cyanotype, qui permettrait de capter l’image d’un objet distant.
L’idée la plus simple pour photographier le Soleil aurait été d’utiliser un sténopé (une simple boîte noire percée d’un minuscule trou d’aiguille). C’est minimaliste, facile à fabriquer, et en photographie argentique cela donne des résultats tout à fait intéressant. Mais dans notre configuration, avec une éclipse au soleil couchant à immortaliser en cyanotype, cela pose un problème majeur. Le trou du sténopé est si petit qu’il ne laisse passer qu’une infime fraction d’UV. Pour obtenir un cyanotype correct, il aurait fallu exposer le papier pendant plusieurs heures. Or, la Terre tourne ! Même avec des conditions d’ensoleillement suffisantes, en deux heures d’exposition, le Soleil n’aurait laissé qu’une longue traînée floue sur le papier, noyant totalement la forme de croissant de l’éclipse. De plus, l’éclipse du 12 août se déroulant en fin de journée, les rayons UV étaient beaucoup plus faibles. Il nous fallait donc une solution pour réduire drastiquement le temps de pose.
Retour aux sources : concevoir notre appareil photo spécial cyanotype
Qu’est-ce qu’un appareil photo, fondamentalement ? C’est une Camera Obscura (chambre noire) : une boîte étanche à la lumière avec une lentille à l’avant pour concentrer les rayons lumineux, et une surface sensible au fond.
Nous avons opté pour une approche « low-tech » en bricolant notre propre système optique à partir uniquement de matériel de récupération, disponible à l’atelier. Nous avons couplé un vieil objectif d’appareil photo de 50mm avec un oculaire de microscope 10x, placés à une trentaine de centimètres du papier cyanotype. L’ensemble est maintenu en place grâce à un boîtier en contreplaqué découpé au laser.
La lentille seule permet d’obtenir une image du soleil lumineuse, mais de 0,47 mm seulement. Ajouter l’oculaire x10 agrandit cette image 10 fois. Au final, on obtient donc une image nette du Soleil de 4,7 mm de diamètre, projetée directement sur le papier enduit. Notre système afocal a permis d’augmenter 50 fois la lumière qui atteint le papier ! De quoi réduire considérablement le temps d’exposition requis.
Quelques options prototypées, mais non retenues pour cette fois :
A toutes fins utiles, et si jamais vous souhaitez recréer notre bricolage, voici quelques accessoires que nous avons fabriqués, mais finalement laissés de côté pour l’éclipse du 12 août :
- plusieurs modèles de diaphragmes. Ils permettent de concentrer la lumière au centre de la lentille, et d’éviter les effets de flou autour de l’image. Nous les avions prototypés en contreplaqué. Finalement, le jour J, nous étions à la recherche de toute la lumière possible, et nous ne les avons pas utilisés. Dans un autre contexte, avec un environnement plus lumineux, ils seraient sans doute utiles.
- un cache pour éviter les entrées parasites de lumière UV. Nous avions prévu un film translucide coloré, à fixer sur le côté de l’appareil photo, qui nous permettrait de contrôler l’image en train de se former sur le papier cyanotype, tout en évitant les entrées parasites de rayons UV. Finalement, pendant l’éclipse les entrées parasites d’UV étaient négligeables, et ce cache n’a pas été utile (sur l’image, c’est le film bleu replié vers le haut). Même chose, dans un autre contexte plus lumineux, il serait sans doute utile.
Intérieur de notre appareil photo DIY, on voit l’oculaire et l’image du croissant de Soleil se former sur le papier cyanotype au fond du boîter en bois
Appareil photo pour cyanotype avec diaphragme DIY en bois devant la lentille
Le défi : suivre la course du soleil
Grâce à l’utilisation d’une lentille 50 mm et d’un oculaire x10, la lumière qui atteint le papier cyanotype est donc nettement plus concentrée que ce que nous aurions obtenu avec un simple sténopé. Au coucher du Soleil, ce système permet de réduire la durée d’insolation à 2 ou 3 minutes. Pour un cyanotype, dans ces conditions d’ensoleillement, c’est exceptionnelement court !
Mais pour figer l’image du Soleil, avec un appareil photo immobile, c’est encore trop. En effet, la Terre tourne ! Dans le ciel, ce qu’on perçoit, c’est que le Soleil parcourt une distance équivalent à son propre diamètre en 2 minutes. Si on ne fait rien, le Soleil sortira donc très vite de son cadre sur le papier, et l’image obtenue sera une ellipse, ou même une trainée bleue, et non pas un disque.
Exemple d’image capturant la course du soelil dans le ciel, en 6-7 minutes de pose à 19h, avec un appareil photo immobile
La solution : suivre la course du soleil
L’idéal aurait été une monture équatoriale. Mais notre objectif est toujours le même : une solution low-tech et entièrement fabriquée avec les équipements déjà à notre disposition. Donc, quand on n’a pas les outils techniques, reste les moyens humains ! Pour garder une image fixe, il nous a donc fallu déployer des trésors de patience et de précision, pour suivre manuellement la course du soleil en utilisant un trépied vidéo avec rotule fluide. Un cercle tracé au crayon de papier sur le papier cyanotype avant insolation nous permettait de contrôler que le croissant solaire restait à la même place. Une vraie gymnastique d’astronome amateur !
Un suivi ultra-doux avec le trépied vidéo a permis de compenser la course du Soleil dans le ciel
Le résultat en images : quand le Bleu de Prusse rencontre l’éclipse
Nous sommes particulièrement fiers du résultat. Le croissant solaire se détache parfaitement, figé dans ce bleu si caractéristique. Chaque tirage est une pièce unique, témoin de ce moment historique.
Un hommage poétique à John Herschel
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette démarche. Sir John Herschel, le génial inventeur du procédé cyanotype en 1842, n’était pas seulement un chimiste, il était surtout l’un des plus grands astronomes de son temps. Avec cette éclipse, nous avons été témoins de l’alignement (presque) parfait entre la Terre, le Soleil et la Lune. Et devinez quoi ? Sur cette même Lune qui est venue nous cacher le Soleil le 12 août se trouve un cratère nommé… J.Herschel.
Immortaliser une éclipse avec la chimie inventée par un astronome, c’est un peu boucler la boucle de l’histoire cosmique et photographique. Au-delà d’une technique créative de photographie alternative, le cyanotype est aussi une manière follement poétique de figer le temps et la matière.
John Herschel, inventeur du cyanotype et astronome, et le cratère nommé en son honneur sur la Lune
Ce projet d’appareil photo DIY pour cyanotype nous a permis d’associer créativité scientifique et poésie de la lumière. Un moment inoubliable qui restera gravé dans nos mémoires, et immortalisé sous la forme de minuscules disques solaires au bleu de Prusse.
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